Rodolphe Dana

Après des études au Cours Florent, Rodolphe Dana devient l’un des premiers compagnons de route d’Éric Ruf et de la Compagnie d’Edvin(e). En 1997, il participe à la création de Du Désavantage du Vent au CDDB à Lorient. Il y joue ensuite dans Marion de Lorme de Victor Hugo mis en scène par Éric Vigner (1998) et dans Décameron d’après l’œuvre de Giovanni Boccaccio mis en scène par Bérangère Jannelle (2000). En 2001, il co-écrit et joue dans Egophorie, au Volcan, au Havre. Il joue ensuite dans Cave Canem pièce conçue par deux danseurs, Annie Vigier et Franck Apertet (2002 – Festival Uzès Danse) et Saison païenne, adaptée d’Une saison en enfer de Rimbaud mis en scène par Cyril Anrep (2004 – Comédie de Reims). En 2008, il dirige la création collective Hop-là! Fascinus ! qui réunit le Cheptel Aleïkoum, la Compagnie Octavio et le Collectif Les Possédés au Théâtre du Peuple à Bussang.

En 2002, avec Katja Hunsinger il fonde le Collectif Les Possédés, avec l’envie de « prospecter, creuser, interroger ce que nos familles, ce que nos vies font et défont, ce qui rend si complexe et si riche le tissu des relations humaines qui enveloppe nos existences ». Ainsi, pour les textes qu’il monte, le collectif creuse l’écriture : c’est d’abord l’approche par une vue d’ensemble qui s’affine en fonction de la richesse des regards de chaque acteur, du degré d’intimité créé avec la matière en question et de la singularité des perceptions de chacun.

Une aventure intérieure collective vers les enjeux cachés d’un texte, ses secrets et ses mystères. Approcher l’auteur et son œuvre pour, alors, s’en détacher, se délivrer de sa force et de son emprise afin de faire apparaître sa propre lecture, son propre théâtre. Les membres du collectif se connaissent depuis longtemps, presque tous issus du Cours Florent et la relation étroite qui les unit sert un jeu qui laisse la part belle à leurs propres personnalités.

C’est certainement leur marque de fabrique : un théâtre qui privilégie l’humain et la fragilité qui le constitue. C’est donc assez naturellement que des auteurs comme Jean-Luc Lagarce ou Anton Tchekhov, grands explorateurs de la condition humaine de leurs époques respectives, prennent place dans le répertoire du collectif.

Rodolphe Dana signe en effet sa première mise en scène avec Oncle Vania d’Anton Tchekhov (2004 – création à La Ferme du Buisson) dans laquelle il tient le rôle d’Astrov. Puis il dirige les créations suivantes : deux pièces de Jean-Luc Lagarce, Le Pays lointain dans laquelle il tient le rôle de Louis (2006 – création à La Ferme du Buisson en partenariat avec le Festival d’Automne) et Derniers remords avant l’oubli dans laquelle il joue le rôle de Pierre en alternance avec David Clavel (2007 – création au Théâtre Garonne en partenariat avec le Festival d’Automne) ; Loin d’eux de Laurent Mauvignier qu’il interprète seul en scène et met en scène avec David Clavel (2009 – création au Théâtre Garonne) ; Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst où il tient le rôle de Merlin (2009 – création à La Ferme du Buisson) ; Bullet Park d’après John Cheever (2011 – création au Théâtre Vidy-Lausanne en partenariat avec le Festival d’Automne); Tout mon amour de Laurent Mauvignier (2012 création au Théâtre Garonne en partenariat avec le Festival d’Automne) ; Voyage au bout de la nuit d’après le roman de Louis-Ferdinand Céline (2014 – création à la Scène Nationale d’Aubusson) ; Platonov d’Anton Tchekhov dans laquelle il joue le rôle-titre (2014 – création au Théâtre de Nîmes) et Le coup droit lifté de Marcel Proust d’après le roman Du côté de chez Swann de Marcel Proust (2016).

Depuis 2016, il dirige le Théâtre de Lorient, Centre dramatique national. En 2017, il y dirige la création collective Price d’après le roman de Steve Tesich. En septembre 2018, il créera, également à Lorient, Le Misanthrope de Molière.

 

LE BEAU C’EST L’IMPRÉVU*

Donner à voir ce que les spectateurs n’ont pas encore vu. Leur offrir de l’inconnu, de l’imprévu. Des formes nouvelles, des expériences singulières de théâtre. Les découvertes artistiques sont précieuses et assister à leur révélation sur une scène, ensemble dans le même présent, acteurs et spectateurs, relève d’un rite unique et sacré. Ces découvertes permettent de révéler des choses en nous que l’on ne soupçonnait pas. Elles nous éclairent. Et lorsqu’elles nous touchent, nous émeuvent, alors notre vie est plus intense, plus riche, plus forte. Elles nous apportent cette dimension poétique dont la société, le quotidien, nous privent. Elles sont une réponse à cette défaillance du poétique incarnée par le réel. Elles nous élèvent tout en nous divertissant. Enfin, elles nous sortent de nous-mêmes. Et cela fait du bien !

LE MISANTHROPE, PROCHAINE CRÉATION

Pour moi, c’est avant tout une question de style, de langue. Après Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, qui est une plongée dans une prose jubilatoire et apocalyptique, je me tourne vers Molière lui qui, dans un autre style, les alexandrins, est tout aussi sublime et monstrueux.

Dans Le Misanthrope, on parle d’une société où seuls les plus rusés et les plus corrompus survivent, on avance masqué, le degré de pouvoir que l’on va atteindre et tenter de préserver est la seule nécessité. Dans une société pareille que fait-on de l’amour, de la pensée et des sentiments ? Alceste adopte une posture radicalement singulière en érigeant la sincérité comme arme absolue pour s’affranchir d’un monde de faux-semblants.

C’est une comédie, certes, mais une comédie féroce. Molière n’avait pas d’autre choix que de recourir au comique puisqu’il dénonçait les travers de son époque et surtout, de manière encore plus subversive, ceux de son auditoire. Alceste a recours à la sincérité et Molière a recours à la farce, et c’est doublement intelligent, car on peut à la fois rire d’un Alceste ridicule et être touché par son idéal de sincérité. Le génie de Molière c’est le rire qui rend intelligent.

LA VOILÀ, LA MAGIE IDÉALE : POUVOIR SUPPORTER TOUT À COUP D’ÊTRE ENSEMBLE

Le Théâtre de Lorient, Centre dramatique national, est un théâtre pleinement ouvert sur son territoire, ses habitants et sur le monde. Le Théâtre de Lorient, c’est une équipe de permanents et d’intermittents, au service du public, des publics, et des artistes. Je crois plus que jamais à la notion de service public. Toute mon équipe oeuvre au quotidien pour rendre le théâtre accessible au plus grand nombre. Qu’elle en soit ici pleinement remerciée. Nous nous battrons encore et toujours pour tenter d’ « anéantir » ce cliché si tenace et si scandaleusement faux selon lequel le théâtre n’est pas fait pour tout le monde. Car oui, aujourd’hui, au Théâtre de Lorient comme ailleurs, le théâtre peut s’adresser à tout le monde. Il suffit d’y croire. Il suffit d’en faire l’expérience.

Rodolphe Dana

Bonne saison à vous !

  • *Thomas Bernhard