BARTLEBY

Herman Melville
Katja Hunsinger et Rodolphe Dana

©PUTPUT

WALL STREET EN 1850 – BUREAUX – COPISTES – DÉSOBÉIR – INQUIÉTANTE SINGULARITÉ 

Un juriste de Manhattan et ses collaborateurs,
Brioche, La Pince et Gingembre.
Des fenêtres qui s’ouvrent sur un mur de briques rouges,
les affres absurdes, cocasses et terrifiantes de l’univers bureaucratique.
L’arrivée d’un copiste consciencieux et hiératique,
Bartelby,
blême et bien coiffé, pitoyablement respectable, incurablement solitaire.
Trois jours de copie ininterrompue et acharnée,
puis brutalement, tout bascule dans le chaos.
Le mystère Bartleby ?
Une seule et même énigmatique phrase : je préférerais ne pas.

Avec Bartelby, Rodolphe Dana met en scène un être hors norme qui semble vouloir s’effacer, disparaitre, et la touchante et vaine humanité dont fait preuve celui qui essaie de le ramener dans le camp de la norme et des vivants. Après Price et Le Misanthrope, Bartleby est la troisième création de Rodolphe Dana pour le Théâtre de Lorient.


Il est des personnages de roman qui vous hantent et que vous ne parvenez pas à oublier. Chez Melville, pour ma part, il en existe deux : le capitaine Achab dans Moby Dick et Bartleby dans le nouveau éponyme. Achab, capitaine du Pequod, est une sorte de démon monomaniaque, parcourant les mers du Sud à la recherche du célèbre cachalot qui lui a arraché une jambe et dont il rêve maladivement de se venger. Bartleby est, quant à lui, une sorte d’ange, créature d’innocence, de pureté, comme frappé d’une faiblesse constitutive, pétrifié, et qui préfère, à la différence d’Achab, dixit Deleuze : « Un néant de volonté plutôt qu’une volonté de néant. »

Trois années séparent le roman Moby Dick, écrit en 1850, et la nouvelle Bartleby, écrite en 1853. Des flots tourmentés des mers du Sud où la folie vengeresse d’Achab entraînera la mort de tout son équipage (sauf celle du narrateur), nous débarquons avec Bartleby, dans l’univers terne et besogneux d’un bureau de copistes en plein Manhattan, pas loin de Wall Street. Changement radical de décor : d’un milieu maritime ouvert sur le monde mais borné à la folie d’un seul homme, nous passons à un cadre urbain fermé sur le monde (toutes les fenêtres de l’étude donnent sur des murs) mais néanmoins tout aussi borné à la folie d’un seul être, Bartleby, qui ne cesse d’opposer à toute demande de son entourage professionnel une seule et même énigmatique phrase : « Je préférerais ne pas ».

Ovni littéraire, Bartleby est de ces livres qui suscitent plus de questions que de réponses. Il marque un tournant dans la littérature américaine et mondiale, car il opère une rupture dramaturgique en défiant les lois de la logique et de la psychologie des romans traditionnels. En effet, Bartleby, par son célèbre « Je préférerais pas », dynamite les conventions sociales et nous plonge dans des abîmes de perplexité.
Les portes d’entrée sont multiples dans cette nouvelle. Les philosophes, de Derrida à Deleuze, ont largement contribué à faire de Bartleby une icône porteuse d’une métaphysique toute singulière. Certains y ont vu une figure de résistance passive dans un monde (Wall Street) où la finance va jouer un rôle considérable, provoquant une déshumanisation du travail au profit du dieu argent (trouvant par ailleurs des échos chez Thoreau qui en 1849 prônera dans un essai la « désobéissance civile »). D’autres évoqueront le destin d’un être en tant qu’être et rien de plus, ou bien d’une langue originale, unique, et portant le langage à la limite du silence et de la musique. D’autres encore affirmeront que, par le biais de sa légendaire formule, Bartleby vide le monde de sa substance, révèle l’imperfection des lois et définit le monde bureaucratique, et le monde tout court, comme une vaste mascarade. C’est en cela aussi que Melville est le père de Kafka et de Beckett. 

Il s’agira pour moi de transposer cette nouvelle au théâtre et de laisser libre cours à l’imagination du spectateur pour lui permettre de se raconter son histoire derrière l’histoire.
L’adaptation théâtrale de cette nouvelle nous plongera dans les affres cocasses, absurdes et terrifiantes de l’univers bureaucratique où il suffit d’une présence hors norme, celle de Bartleby, pour faire basculer l’humanité dans le chaos. Selon Melville, l’original ne subit pas l’influence de son milieu, mais au contraire jette sur l’entourage une lumière blanche, livide, semblable à celle qui accompagne dans la Genèse le commencement des choses.

Outre les passionnantes questions métaphysiques qu’il suscite, porter ce texte à la scène c’est aussi lui donner une dimension émotionnelle grâce à l’étrange relation qu’essaie de tisser le patron de l’office à Bartleby. Un lien changeant sans cesse de nature entre un directeur discret et compatissant, et son salarié incurablement solitaire et qui refuse mystérieusement de rentrer dans le rang. Mettre en scène Bartleby, c’est mettre en scène le mystère abyssal du personnage de Bartleby et la touchante et vaine humanité dont fait preuve celui qui essaie de le ramener dans le camp de la norme et des vivants. Melville fonctionne souvent par duo fusionnel : Achab et Moby Dick. Mais là où Achab souhaitait la mort du cétacé, le patron de Bartleby souhaite sauver la vie de son salarié énigmatique et inadapté au monde. 

À l’instar de Bardamu (Voyage au bout de la nuit ) et d’Alceste (Le Misanthrope ) que j’ai interprétés, Bartleby par son inquiétante singularité, est lui aussi un être hors norme. Et comme tous ces êtres hors norme, il nous permet de penser, de voir et de vivre le monde autrement. Pour le jouer, je fais appel à Adrien Guiraud, comédien d’une finesse de jeu rare, grand, élancé, à la douceur inquiétante. Je compléterai le duo en incarnant son patron. J’éprouverai ce qui m’a toujours fasciné : l’attraction pour le néant, ce désir d’inaction incarné par Bartleby qui semble vouloir s’effacer du monde, disparaître. Ces êtres sont fascinants parce qu’ils réussissent, si on peut employer ce terme, à exister hors de toutes conventions sociales et affectives. Exister, juste exister.

Rodolphe Dana

AVEC Rodolphe Dana et Adrien Guiraud
TEXTE D’après Bartleby d’Herman Melville (éditions Allia)
TRADUCTION Jean-Yves Lacroix
ADAPTATION Rodolphe Dana
CRÉATION COLLECTIVE DIRIGÉE PAR Katja Hunsinger et Rodolphe Dana
SCÉNOGRAPHIE Rodolphe Dana avec la collaboration artistique de Karine Litchman
LUMIÈRES Valérie Sigward
SON
Jefferson Lembeye
COSTUMES Charlotte Gillard

PRODUCTION Théâtre de Lorient, Centre dramatique national
COPRODUCTION Scène nationale d’Albi ; Théâtre du Champ au Roy, Scène de territoire, Guingamp ; Le Préau, Centre Dramatique National de Normandie-Vire