L’EXPÉRIENCE DE L’ARBRE

Simon Gauchet

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LE JAPON – DES ARBRES – DES FANTÔMES

Une rencontre au Japon,
un acteur de Nô : Tatsushige Udaka,
un acteur français : Simon Gauchet.
Des rituels de transmission,
Oi Matsu, la danse du Pin, l’arbre ancien,
deux cultures qui s’explorent et s’interrogent,
deux visions du monde, deux relations différentes à la nature.
Un typhon,
une forêt penchée,
un arbre,
la terre et le ciel,
les Hommes et les Dieux,
et le fantôme de l’arbre.

L’Expérience de l’arbre est un projet conçu à la Villa Kujoyama à Kyoto où Simon Gauchet a résidé à l’automne 2018. Il est le co-créateur de l’École Parallèle Imaginaire (ÉPI), une structure de création mêlant transmission, expérimentation et production d’oeuvres. Le Théâtre de Lorient a coproduit et accueilli Le Projet Apocalyptique d’après Saint-Jean en 2016. Simon Gauchet est artiste associé au Théâtre de Lorient.

Dans le cadre du festival Réel/ment.

La promesse
J’avais 21 ans et j’avais lu sans cesse et sans relâche Antonin Artaud et sa vision magique du théâtre balinais. J’avais aussi lu des biographies des grands metteurs en scène du XXème siècle (Brecht, Stanislavski, Grotowsky, etc.), tous avaient eu cette même révélation face au théâtre traditionnel asiatique. Tous parlent d’un choc esthétique, philosophique qui va profondément bouleverser leur théâtre. Il me fallait comprendre et aller voir. En décembre 2008, je pris donc un avion pour l’Indonésie. Après deux mois passés à Bali à travailler sur la fonction du théâtre dans les cérémonies d’exorcisme, j’arrive au Japon, à Kyoto. J’ai un numéro de téléphone dans la poche, celui de Tatsushige Udaka, le fils de Michishige Udaka maître Nô de la famille Kongô. Je le rencontre, nous avons presque le même âge. « Je suis venu pour voir du Nô, et non pas pour apprendre le Nô », lui dis-je, mais aussitôt je me retrouve avec le texte d’un chant dans les mains, puis une danse dans les pieds et bientôt un masque sur le visage. Pendant un mois, presque chaque jour, il me transmet les bases du théâtre Nô. Il m’apprend Oi Matsu « la danse du Pin, l’arbre ancien ». Il m’offre un éventail – un de ceux qui ne peuvent pas s’acheter, et se transmettent seulement.
J’assiste à de nombreux cours qu’il donne à des hommes et des femmes venues de tout le Japon. Ce que je traverse pendant ce mois passé à Kyoto va profondément marquer ma vision et ma pratique du théâtre en tant qu’acteur mais aussi en tant que metteur en scène. Après un mois passé à Kyoto, je dois repartir. Vient ma dernière leçon, je m’apprête à le payer. Je veux le rémunérer pour toutes ces heures passées à me transmettre ce qu’il apprend depuis son plus jeune âge. Il refuse et me dit : « Je préfère que tu reviennes un jour et que tu me transmettes ton théâtre ». Dix ans plus tard, le projet  L’expérience de l’arbre  invente la suite de cette histoire. À l’occasion d’une résidence de 3 mois à la Villa Kujoyama à l’automne 2018, je suis revenu à Kyoto pour transmettre à mon tour « mon théâtre ».  Au-delà d’une pratique, nos théâtres portent en eux deux visions du monde, deux relations différentes à la nature, aux arbres et aux catastrophes

La forêt penchée
Lorsque je suis arrivé début septembre à la Villa Kujoyama, aussitôt on nous a sommé de faire des provisions, car le plus violent typhon de ces vingt dernières années approchait de Kyoto. Le lendemain, la puissance de la nature était au rendez-vous et le surlendemain, j’ai découvert avec stupeur un paysage qui n’était plus le même. Des centaines d’arbres n’avaient pas résisté à la force du vent et s’étaient brisés ou avaient été déracinés. Sur des pans entiers de montagne, les arbres étaient à l’horizontale et la forêt penchée. Pendant plusieurs semaines, nous avons vu dans les jardins et les forêts des bûcherons tronçonner tous ceux qui n’avaient pas survécu, dont certains arbres centenaires. Nous voyions des visages affectés par la mort de ces arbres, notamment de vieux pins noueux appelés Matsu. Un de ces arbres est peint au fond de chaque scène de théâtre Nô

L’arbre du Nô
J’interroge Tatsushige sur cet arbre. Au commencement, me raconte-t-il, on faisait du théâtre face à un arbre, un pin. Cet arbre était le lien entre la terre et le ciel, entre les Hommes et les Dieux. On jouait pour les Dieux et l’arbre était l’antenne. Peu à peu les hommes sont devenus des spectateurs et se sont assis devant l’arbre pour regarder le spectacle. On a alors placé des miroirs derrière les acteurs pour que les spectateurs continuent de voir l’arbre se refléter devant eux et qu’ils n’oublient pas la fonction première de la représentation. On a fini par peindre l’arbre au fond de la scène sur ce mur appelé le kagami-ita (le mur-miroir). C’est pourquoi au fond de tous les théâtres de Nô se dresse l’image d’un pin qui rappelle à chacun que ce théâtre était destiné à l’arbre, c’est à dire aux Dieux. L’image même de cet arbre raconte notre projet. Si l’arbre est si fragile à notre époque contemporaine, il incarne et symbolise la filiation et la transmission. Par ses branches, il sculpte le passé jusqu’à la naissance de l’avenir qui bourgeonne au printemps. Les arbres tout comme les acteurs de Nô sont des survivances d’un monde ancien dont il nous parvient des bribes qui interrogent notre modernité.

Les arbres vivants
Au Japon, les arbres sont devenus des guides pour traverser les paysages en passant par les enfers. Face aux catastrophes atomiques qu’a dû affronter le Japon ces quatre-vingt dernières années (Hiroshima, Fukushima, etc.), il y eut toujours un arbre, ultime survivant :  Le 6 août 1945, alors qu’une bombe atomique est lâchée sur la ville d’Hiroshima au Japon, un vieil arbre reste debout près du temple d’Housenbou à 1km de l’épicentre. L’édifice est détruit, l’arbre est calciné, tout est mort. Quelques mois plus tard, aucune vie ne reprend sur cette terre irradiée, hormis une petite pousse qui sort du sol à partir de la souche de l’arbre. De cette petite branche, un arbre renaît de ses cendres sans malformation apparente. Il devient un symbole au Japon.
Lors du tsunami de 2011, alors que tous les arbres d’une forêt de pins de près de 70 000 arbres ont été déracinés sous la force des vagues, un seul arbre est resté debout. Il est surnommé « Le pin du miracle ». Son tronc commence peu à peu à pourrir de l’intérieur et on décide alors de le découper en 9 morceaux, afin d’injecter de la résine dans ses veines et l’ériger à nouveau pour qu’il demeure un symbole de la reconstruction japonaise. J’ai été à la rencontre de ces arbres qui portent en eux des pans entiers de l’histoire du Japon. Ils ont commencé à me chuchoter à l’oreille et en fermant les yeux, j’ai imaginé tous ces acteurs qui avaient dansé pour eux.

La parole du non humain
Tatsushige me raconte que nombre de personnages dans le théâtre Nô sont l’esprit d’un arbre. Il me dresse une liste de toutes ces pièces dans lesquelles le fantôme est en réalité un pin, un chêne ou un cerisier. La nature peut prendre la parole si on accepte de l’écouter. Il y a au Japon,  l’omniprésence d’une nature indomptable. Séisme, tsunami, typhon, les éléments sont toujours victorieux. Les forêts, protégées de l’urbanisation par les reliefs montagneux, sont habitées par une puissance qu’on a oubliée dans nos pays occidentaux dans lesquels chaque petit bout de paysage tend à être anthropisé et artificialisé. On pressent dans le rapport à la nature un respect pour le vivant. Le shintoïsme et la pensée animiste qui persistent au Japon depuis des millénaires ont façonné une mythologie de cette nature qui nous dépasse et impose ses lois.

Au Japon, on saisit la force réelle et mythologique de la nature et il apparait que la disparition de la biodiversité et l’asservissement de la nature sont liés intimement au recul de nos croyances et nos imaginaires. Depuis quelques temps naît dans le champ politique un retour animiste comme l’incarnation d’une écologie politique. La nécessité apparait de redonner une voix au non-humain, aux peuples muets de la terre.  Il nous faut réapprendre à écouter le chant des arbres.

Le revenant
Nous avons travaillé pendant trois mois avec Tatsushige. À chaque répétition, je lui transmettais un élément de mon théâtre, lui faisait de même. De gestes en souvenirs, de déclamations en imitations, une histoire s’est tissée comme naît une discussion entre deux personnes qui ne parlent pas la même langue. Nous nous sommes peu à peu inspirés de la structure même d’une pièce de théâtre Nô. Le plus souvent, un personnage entre, le waki il s’agit d’un voyageur ou bien d’un moine en pèlerinage. Il arrive dans un lieu qu’il décrit. Entre alors un deuxième acteur, le shite qui raconte l’histoire d’un personnage mort tragiquement. À la fin de leur échange, on comprend que ce dernier est en réalité un fantôme qui revient prévenir le présent de l’héritage du passé. Dans la deuxième partie du Nô, le fantôme revient sous sa véritable forme et rejoue le moment paroxystique de sa mort. J’étais celui qui arrive dans un paysage inconnu. Tatsushige était celui qui hantait les lieux. Je lui ai demandé s’il acceptait d’être le fantôme d’un arbre, il m’a répondu qu’en tant que shite, il était un fantôme la moitié de sa vie. 

Les témoins
Lors de ma résidence japonaise, j’ai convié quatre personnes à être les témoins de cette expérience. Il s’agit de deux metteurs en scène avec qui je travaille depuis longtemps et qui portent en eux une expérience de transmission, ainsi qu’un musicien et un charpentier. Tout d’abord m’a rejoint Benjamin Lazar, metteur en scène et spécialiste de théâtre baroque, théâtre qui pourrait d’ailleurs être considéré comme notre théâtre traditionnel occidental. Néanmoins, ce théâtre a peu à peu disparu jusqu’à ce que le metteur en scène et écrivain Eugène Green parvienne à le ressusciter à force d’études et de recherches acharnées. Il a lui-même transmis ce théâtre à Benjamin Lazar qui en est aujourd’hui l’un des dépositaires en France. Ce dernier nous a transmis les codes du théâtre baroque, codes qui dialoguent avec ceux du théâtre Nô. Ils ont notamment en commun ce que Corneille appelle « le commerce des ombres » dans L’Illusion Comique, ce lien avec nos fantômes qui est au centre-même de chaque pièce de Nô. Il ne s’agissait pas de rester dans une approche anthropologique mais de voir peu à peu comment ces théâtres dialoguent et  nous parlent de notre modernité.
Le metteur en scène Eric Didry nous a ensuite rejoint. Celui qui a été pendant plusieurs années l’assistant de Claude Régy travaille depuis longtemps sur la notion de récit et sur la façon dont on peut reconvoquer des expériences vécues sur un plateau de théâtre par la parole et par le corps. Il a été le témoin attentif du matériau théâtral qui avait émergé. Joaquim Pavy a écrit la musique du spectacle à partir de plusieurs sources à la fois occidentales et japonaises. Il a tenté de reproduire les écarts de gamme de la flûte du Nô et composé à partir de la musique baroque du XVIIe siècle. Il a inventé des frottements singuliers entre une musique très contemporaine et un chant traditionnel. Enfin Edouard Raffray, charpentier traditionnel français, est venu pour étudier la charpente japonaise et notamment les assemblages bois qui sont très semblables entre nos deux cultures. Nous avons été cueillir des troncs et des branches mortes, des arbres en morceaux déracinés par le typhon, pour leur redonner vie. Nous les avons réassemblés pour former un arbre construit de toute pièce et qui sert de scénographie au spectacle

Simon Gauchet

PRESSE

CONCEPTION, MISE EN SCÈNE ET SCÉNOGRAPHIE Simon Gauchet
INTERPRÉTATION Simon Gauchet, Tatsushige Udaka et Joaquim Pavy
REGARD EXTÉRIEUR Eric Didry
COLLABORATION ARTISTIQUE Eric Didry, Benjamin Lazar et Arnaud Louski-Pane
MUSIQUE (CRÉATION ET INTERPRÉTATION) Joaquim Pavy
CHARPENTE Edouard Raffray
RÉGIE SON Vincent Le Meur
CRÉATION LUMIÈRES Claire Gondrexon
PRODUCTION ET DIFFUSION HECTORES  – Grégoire Le Divellec

PRODUCTION L’École Parallèle Imaginaire
CO-PRODUCTION CDN de Lorient, Théâtre de l’Union – CDN de Limoges, Théâtre de la Paillette (Rennes).
Avec le soutien de l’Institut français de Paris, la ville de Rennes, Rennes Métropole, la Région Bretagne, le Festival TNB, la MCJP – Maison de la Culture du Japon à Paris.

Ce projet a reçu l’aide à la création du Ministère de la Culture – DRAC Bretagne.

Ce projet a été créé lors de la résidence de Simon Gauchet en 2018 à la Villa Kujoyama et bénéficie du soutien de la fondation Bettencourt-Schueller.